UN DIEU A GENOUX…

Il y a le regard de cette femme, un triste jour de septembre, à Manhattan. Il y a ses grands yeux noyés de stupeur où, déjà, un indicible chagrin creuse ses ravages. Il y a ce visage soudainement tourné vers un ciel invisible, un ciel caché, muet, aphone, dont le silence semble proportionnel au vacarme innommable que fait la haine humaine lorsqu'elle vient écraser de sa botte le souffle de la vie...
Il y a le regard de cet homme réfugié quelque part dans le désert afghan ; cet homme qui hésite et puis qui montre son fils dont le corps décharné, rongé par la malnutrition, semble déjà signer la victoire de la mort. Il y a les yeux de ce père qui, lui
aussi, se tourne vers le ciel pour supplier un Dieu dont d'autres fous se servent pour écraser un peuple et étouffer les rires de son enfant…
Il y a les regards d'Algérie, du Kosovo, ceux du Sud Soudan, du Tibet ou de Sangatte... Il y a tant et tant de regards qui, sous l'écrasement, l'effondrement du monde, tentent vainement d'apercevoir le ciel. Tant de souffrances, de blessures, de morts, tant de «pestes» de toutes sortes qui faisaient dire au médecin de Camus qu'il vaudrait sans doute mieux qu'un Dieu qui laisse 
sans broncher tant de sang et de larmes se répandre  n'existât point.
Bien sûr. Vous me direz que Dieu n'est pour rien dans la folie des hommes, qu'il n'embarque jamais dans les avions de  la haine, qu'il n'est pas responsable, pas coupable du monde que l'homme défigure au nom de la liberté que son Créateur lui laisse au point d'oublier sa filiation divine. Et vous aurez raison : ce n'est pas Dieu qui tue ou laisse tuer, c'est l'homme. Mais gardez-vous, gardons-nous, cependant, des discours pieux, des homélies lénifiantes, des religions analgésiques qui, en même temps que les morts, enterrent les

questions, le vraies questions, les terribles questions.
Face à l'absurde, laissons -- s'il le faut -- le temps à l'incroyance de purifier notre foi, osons avouer nos doutes, crier notre révolte vers un ciel qui -- quand même -- pourrait faire quelque chose pour que l'homme cesse d'être un loup pour ses frères.
Déjà dans la Bible, le psalmiste ne ménageait pas sa colère, sa « sainte » colère contre le ciel qui semblait oublier qu'avant que d'être transfiguré par la résurrection, la vie humaine porte son joug de souffrance et de larmes.
« Je vais t'aider, mon Dieu », disait Etty Hillesum, jeune juive disparue à Auschwitz, en novembre 1943. Et nous devons faire comme elle car lorsque l'homme meurt quelque part sur cette terre sous les bottes haineuses, c'est Dieu qui perd la foi,  c'est Dieu qui se révolte, c'est Dieu qui meurt...
Face au mal, nous avons parfois envie de crier contre le vide du ciel. « Il arrive que ma prière se cogne au mur du mystère du mal et de la souffrance, au silence apparent du ciel. Je voudrais que Dieu agisse », avoue Andréa Riccardi, fondateur de la communauté Sant'Egidio qui, après les attentats du 11 septembre dernier, a organisé,  à Rome, une rencontre internationale de chrétiens et de musulmans en faveur de la paix.

Laissons jaillir ce cri, mais demandons-nous aussi si ce n'est pas plutôt la terre qui, désormais, est vide. Vide ou presque, d'hommes et de femmes qui se lèvent pour redonner à Dieu le goût de l'espérance.
« Où donc est Dieu ? », se demande le déporté devant l'enfant qu'on pend et qui agonise. Il est au bout de la corde que lui tresse la folie des hommes...


Bertrand Révillion
        Rédacteur en chef de la revue Panorama
Novembre 2001